Vendredi 28 octobre 2010
Au début, un tournage c’est toujours enthousiasmant. De nouvelles connaissances, la concrétisation d’un projet, la mise en image d’une écriture travaillée et retravaillée, l’excitation de la création… Bon, au bout de 3 jours où tu te lèves à 5h du mat’, là par contre tu te demandes surtout ce que tu fous à branler avec ces conneries alors que tu pourrais te satisfaire d’une vie d’étudiant lambda : travailler tes journées à échanger des vidéos trash sur FB, tester tous les kebabs de la ville, passer tes soirées dans des bars de merde type Oz Café avec des erasmus anglaises suintant le sexe et la bière pas chère, et mettre un point d’honneur à pas se lever avant 12h…
Allez… C’est la mauvaise humeur du matin, et pendant qu’on boit le premier café en relisant les scènes qu’on tourne, on se rabiboche, et on se dit que finalement c’est bien pour ça qu’on se lève le matin : pour ce putain de bon scénario.
On est les premiers à arriver sur place, avec Dan, Hélène et Stéphane, les acteurs principaux de cette journée… On oublie toujours qu’il faut se taper des escaliers pour y venir sur cette butte Montmartre, et des images de clopes écrasées, de jogging dans la forêt et de légumes frais nous traversent la tête brièvement. Il fait encore nuit, le square et le Sacrée Cœur sont vide. La vue sur Paris illuminé est juste dingue. Un mec, casque de moto sur la tête se fume un joint en matant la ville, et s’en va, indifférent à l’installation de l’équipe autour de lui. Le soleil commence à percer, tout le monde se grouille pour pouvoir capter cette lumière complètement irréelle.
Le tournage commence avec une espèce de fureur concentrée, les acteurs sont dans l’élan, tout le monde est sur le qui-vive. Progressivement le soleil devient de plus en plus lumineux, et l’endroit se remplit de plus en plus de passants. Heureusement, pour la suite des scènes, on se cale autour d’un banc délimité par une petite terrasse, on est peinard. Antoine, le régisseur, fait l’abruti avec Adrien, en jouant avec le flingue utilisé comme accessoire par le commissaire. Il tire en imitant le bruit des balles et d’un coup braque trois militaires en arme qui patrouille pour le plan Vigipirate. Les bidasses se figent avec de grands yeux. Antoine comprenant ce qu’il se passe, crie paniqué « Nan ! Nan ! C’est un faux ! C’est un faux ! » en brandissant le gun. Adrien, juste à côté, préfère par prudence s’allonger par terre les mains derrière la tête. Les militaires font un petit signe de tête, et reprennent leur marche tranquillement.
Le tournage se poursuit, on n’a pas eu le temps de faire les courses pour la régie, et tout le monde se bagarre pour les quelques carambars et Tucs qui restent. Tout en discutant à l’écart, on s’aperçoit qu’il y a un énorme couteau de cuisine qui est à moitié planqué derrière une rampe d’escalier… On déconne dessus pendant au moins 10 minutes, pour être planqué comme ça faut au moins que ça ait servi à découper quelqu’un… Antoine propose de le prendre comme accessoire pour le lendemain, tout le monde se regarde, personne ne veut aller le chercher ni y toucher. Mec, si ça se trouve, on a vraiment tué quelqu’un avec ça ! Bon, les militaires qui se baladaient repassent à côté, ils sont plutôt cool et ils viennent nous parler. On en profite pour leur montrer la cachette du couteau. Leur chef passe un appel radio, des flics vont venir chercher ça. Tout le monde s’excite à l’idée de voir débarquer la police scientifique. Moi je suis pas rassuré, parce qu’on tourne avec un flingue, et on a pas vraiment les autorisations spéciales pour ça, elles sont bloquées à cause du risque élevé d’attentat dans Paris. Bon, finalement, une patrouille débarque, ils déconnent avec les militaires, y en a un qui prend le couteau par le bout et le balance dans le coffre de leur voiture, j’suis presque déçu que y en ai aucun qui me demande si on a le droit de tourner (j’aurais pu au moins justifier l’énergie à obtenir des autorisations de tournages…). C’est tout, c’est comme ça.
Pour la première fois, ça gueule dans l’équipe. On s’est laissé dépasser par le temps, et on a mal géré la préparation de la bouffe du midi. Et la nourriture sur un tournage, c’est le nerf de la guerre. On bouffe à 14h, mais on doit promettre que demain, ce sera plus réglé que ça.
L’après-midi, on tourne dans l’appart’ du grand-père d’Antoine, ça se passe bien, et on termine à 18h. Par contre pour nous la prod’, c’est pas fini, y a des accessoires à récupérer pour le lendemain, et faut vraiment qu’on soit irréprochable. Ce genre de tension qui est apparu aujourd’hui, s’y on fait pas gaffe, ça te détruit un tournage.

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